deux ans de Hirak pour rien ? – Jeune Afrique


La condamnation à trois ans de prison ferme du journaliste et correspondant de TV5 Monde à Alger rappelle que toute tentative d’émancipation est susceptible d’être réprimée sévèrement.


Un jour de prison pour un innocent est un jour de trop. Être un journaliste libre en Algérie : un exercice qui relève désormais de l’utopie.

La condamnation récente de Khaled Drareni, à trois ans de prison ferme, dans la section correctionnelle du tribunal de Sidi M’hamed, en est à la fois le paroxysme et l’apothéose.

Verdict surréaliste

Un verdict surréaliste. Peu de journalistes et d’hommes politiques ont réagi à cette condamnation arbitraire, remake édulcoré d’un procès stalinien. Est-il possible de trouver les mots pour penser, décrire et puis écrire ce scénario ? Presque pas. Ce scénario relève du domaine de l’ineffable.

Encore une fois, le doute plane, la confusion règne, les rumeurs nébuleuses s’érigent en « vérité ». Laquelle ? La main étrangère, l’ingérence internationale (surtout française) dans les affaires nationales.

Par le biais de qui ? Bien évidement, Khaled Drareni. Pourquoi ? Parce qu’il s’exprime en français, c’est-à-dire dans la langue de l’ex-colonisateur ; parce qu’il s’adresse aux autres médias du monde, car le monde existe « réellement » en dehors du territoire national ; parce qu’il a une éthique de liberté et de conviction dans la pratique de son métier de journaliste.

Dans la novlangue de la « justice » qui a « jugé » Khaled Drareni, cela s’appelle un « complot », « une atteinte à l’unité nationale ».

L’affaire Khaled Drareni invite à redéfinir le couple information/désinformation

L’affaire Khaled Drareni invite à redéfinir le couple information/désinformation. Il s’agit de l’inverser : la désinformation est « information officielle » ; l’information est « infox, atteinte à l’unité de la nation, trahison et complot ».

Il faudrait aussi redéfinir le mot « nation » : ladite « nation » qui risque d’être « déstabilisée » par le journaliste de Radio M n’est pas la nation algérienne ; cette « nation » est celle, uniquement, des « décideurs de l’ombre », d’un groupe minoritaire à la tête de l’État qui voit en chaque tentative d’organisation autonome une menace périlleuse sur laquelle il faudrait, avec fougue et vigueur, s’acharner. Et puis, l’éliminer.

Après Bouteflika, l’impossible bifurcation

Deux ans de Hirak pour rien ? J’espère que ça ne sera pas le cas. L’affaire Khaled Drareni révèle la pérennité et la fossilisation d’un régime qui fonctionne selon la formule : « Celui qui n’est pas avec Nous est contre Nous ».

Passer de la prétendue « opposition » à la véritable opposition, c’est-à-dire l’engagement politique au sein de la cité (et non l’ « engagement » de la politique politicienne affairiste) par le biais de faire un travail de journaliste digne de ce nom est l’Interdit (pour reprendre un terme freudien) par excellence : le blasphème contre la médiocrité, contre le conformisme, contre les lâches complicités.

Toute voix divergente issue de la société civile est mise au pas

Toute tentative d’émancipation est réprimée sévèrement : soit par l’emprisonnement ; soit par la neutralisation de toute opposition par la technique du « clonage », consistant à créer de manière infinitésimale des « oppositions » sans opposants.

Toute voix divergente issue de la société civile est mise au pas systématiquement et méthodiquement, si elle n’entre pas dans le régime de la démocratie de façade. Dans Hirak en Algérie, l’invention d’un soulèvement (éd. La fabrique, 2020), François Gèze écrit sur cette question :

« Depuis les années 1990, le quadrillage constant de la population par la police politique n’a jamais cessé : le DRS a poursuivi avec méthode les pratiques antérieures de son ancêtre, la Sécurité militaire, de façon toujours plus sophistiquée. La plus classique de ces méthodes est évidemment la surveillance : écoutes téléphoniques, filatures, fichage, utilisation d’indicateurs, infiltrations, etc. Elle est complétée par une autre, la répression : arrestations et incarcérations arbitraires, condamnations par des magistrats aux ordres […]. Mais il faut compter aussi avec les tentatives de corruption et de « retournement » des militants ou des activistes qui se mettent en avant ».

Les femmes sont très présentes lors des manifestations du Hirak. Ici, à Alger lors de la marche du 8 mars, journée internationale de la femme.

Les femmes sont très présentes lors des manifestations du Hirak. Ici, à Alger lors de la marche du 8 mars, journée internationale de la femme. © Louiza Ammi

Bien évidement, pratiquer un journalisme libre et sans tutelle est un crime contre les intérêts de la « nation ». Sans aucun doute.

« Logique paranoïde »

L’argumentation du « juge », lors du procès de Khaled Drareni, était menée au comble de l’absurde : « Pourquoi avez-vous partagé sur votre page Facebook le contenu de la charte de la transition démocratique ? ». Une scène digne du roman d’Allessandro Baricco, Les barbares. Affaissement de la pensée, platitude du langage.

Dans The Paranoid Style in American Politics, Richard Hofstadter diagnostique chez plusieurs politiques américains la résurgence d’une « logique paranoïde »  dont les thèses conspiratoires sont les symptômes, qu’elles soient de droite ou de gauche.

L’étude rhétorique de Richard Hofstadter a l’avantage de pouvoir dégager des schémas de raisonnement qui reviennent et qui caractérisent une pensée. De saisir son style aussi.

Pour ce dernier, le terme paranoid est simplement synonyme de logique conspiratoire : « La démarche typique de la recherche savante “paranoïde” revient à partir de suppositions soutenables et d’une accumulation minutieuse de faits ou de ce qui peut sembler des faits – et puis de rassembler ces faits en une preuve écrasante de la conspiration particulière dont il s’agit d’établir l’existence », lit-on dans Dialogues de sourds, Traité de rhétorique antilogique de Marc Angenot (éd. Mille et une nuits, 2008).

Avant d’ajouter que les adeptes de la pensée conspiratoire arrivent, de manière imprudente et irresponsable, à des convictions irrévocables à partir de données vagues, douteuses et lacunaires.

La condamnation arbitraire de Khaled Drareni n’est que l’exacerbation de la maladie consipratoire qui, depuis 1962, gangrène l’Algérie

Par un raisonnement probabiliste, ils arrivent à des conclusions ardues et incertaines, cherchant et trouvant des coupables extérieurs quand les choses ne vont pas bien.

La pensée conspiratoire est manichéenne par définition ; elle est dans le besoin du Bouc émissaire, de la victime sacrificielle. La condamnation arbitraire et unanimiste de Khaled Drareni n’est que l’exacerbation de la maladie consipratoire qui, depuis 1962, gangrène l’existence de toute opposition forte et crédible.

Les nombreux visages du ressentiment

La rhétorique de type paranoïde n’est que l’un des visages du ressentiment. Ce dernier consiste à tout inverser : le courage en lâcheté, l’intégrité en trahison, l’éthique en bassesse, l’amour du pays en conspiration.

Bref, la pensée du ressentiment est inhérente aux régimes populistes, algérien en l’occurrence.

L’Algérie de « demain » s’annonce prometteuse. La liberté de parole, la liberté du journalisme seront plus « libres » que jamais. Les « lendemains » qui chantent seront, probablement, les « hier» qui déchantent. La route vers la « régression féconde » continue…

Justice et liberté pour Khaled Drareni !





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